Un appel contre les « lacunes » de la protection de l’enfance
Publiée par le Journal du dimanche, ce 21 octobre, la tribune « contre la maltraitance familiale » aligne, parmi ses vingt-cinq « premiers signataires », des personnalités populaires – avec les animateurs Flavie Flament et Nagui, les comédiens Annie Duperey et Bruno Solo, la journaliste Anne-Claire Coudray, ou encore la philosophe Elisabeth Badinter… Adressé au président de la République, l’appel avance d’abord un chiffre cinglant : « En France, chaque semaine, deux enfants meurent sous les coups et les tortures. » Et « face aux lacunes de notre dispositif de protection de l’enfance », comme « face à l’indifférence des pouvoirs publics », les signataires proposent « 19 mesures concrètes ».
Ainsi, contre la maltraitance familiale, il est notamment demandé de « mettre en place un guide national d’évaluation des dangers ». Contre les parcours trop « chaotiques des enfants protégés », il est proposé de « développer l’accueil familial » aujourd’hui menacé, ou encore de « permettre le droit à une deuxième famille » à travers l’adoption simple. Des réponses sont aussi présentées face à « l’insuffisance du suivi sanitaire des enfants confiés » à l’aide sociale à l’enfance (ASE), ou encore, face à « l’indignité de l’accueil des mineurs non accompagnés ». Enfin « face à l’abandon des jeunes confiés, à leur majorité », il est aussi suggéré de prendre en charge des jeunes de l’ASE jusqu’à leurs 21 ans.
« Nous vous demandons, Monsieur le Président, de mobiliser toutes les institutions de l’État, pour lutter contre la maltraitance des enfants », concluent les auteurs. « Il faut que leur protection soit une grande cause nationale. » Aussitôt mise en ligne, sous forme de pétition, l’appel approchait déjà les 5 000 signataires le 22 octobre en fin d’après-midi…
Mais comment Michèle Créoff, la vice-présidente du Conseil national de la protection de l’enfance (CNPE), en est venue à porter ce plaidoyer sur la place publique ? « J’ai une certitude, après 32 ans de carrière dans la protection de l’enfance : si on ne sort pas cette politique de l’ombre, on ne fera pas bouger les choses », répond-elle. Et pour y parvenir, il fallait déclencher « un mouvement extérieur au champ professionnel ».
Voilà pourquoi en 2016, Michèle Créoff avait sollicité Françoise Laborde, une journaliste qu’elle savait engagée, pour tenter de rompre « le déni de la maltraitance sur les enfants » - et comprendre comment « les pratiques professionnelles en sont parties prenantes ». De ce travail commun a finalement été tiré un livre, publié cet été, sous ce titre percutant : « Le Massacre des innocents. » « Nous avons alors reçu de nombreux témoignages, et d’invitations à aller plus loin », poursuit la vice-présidente du CNPE. L’idée est alors venue de publier cet appel public, qui devrait « intéresser tout le monde ».
A vrai dire, explique Michèle Créoff, les 19 mesures proposées reprennent un certain nombre de travaux déjà menés, notamment dans le cadre du CNPE. « Et je ne pense pas que beaucoup feraient débat ! » Il n’est d'ailleurs pas question pour elle de mettre en cause les professionnels de la protection de l’enfance. « Je connais trop leurs déchirements éthiques, entre les souffrances des parents, et celles de l’enfant ! Ce que je mets en cause, en revanche, est le système de la protection de l’enfance. »
En l’occurrence, la tribune est approuvée par Michelle Meunier, la sénatrice socialiste de Loire-Atlantique, auteure avec Muguette Dini de la loi du 14 mars 2016 relative à la protection de l’enfant. « Ce n’est pas parce que ce texte a été voté qu’il est entièrement appliqué », remarque-t-elle. Et elle retrouve justement, parmi ces 19 propositions, plusieurs dispositions de sa loi encore en souffrance – telle que la réforme de l’adoption simple. Elle prévoit donc de retrouver cet automne Muguette Dini avec Michèle Créoff et Françoise Laborde, pour envisager des suites à cette tribune. « Et pourquoi pas une nouvelle proposition de loi, je n’exclus rien ! »
Il reste que « l’arsenal juridique est déjà assez complet », observe, à la Cnape, la directrice générale Fabienne Quiriau. Selon elle, désormais, « le problème est bien plus de parvenir à appliquer les textes ».
Quant à Jean-Marie Vauchez, le président de l’Organisation nationale des éducateurs spécialisés (Ones), il se montre franchement critique face à l’initiative de Michèle Créoff. Selon lui, tout l’intérêt du CNPE, à sa création en 2016, était de « dépasser le clivage entre deux positions idéologiques » - la première, « familialiste », dépeignant l’ASE comme une « broyeuse d’enfants », et la seconde se concentrant au contraire sur les maltraitances des parents. « La loi de 2016 avait proposé un nouveau paradigme : s’intéresser, d’abord, aux besoins de l’enfant », souligne-t-il. Cela avait convaincu son association de rejoindre le CNPE. « Or Michèle Créoff prend position, très fortement, pour la seconde idéologie, en rompant ainsi avec la neutralité », regrette Jean-Marie Vauchez. Il annonce donc la décision de l’Ones de « se mettre en retrait du CNPE ». La mobilisation, manifestement, se passera bel et bien d’une partie des professionnels.