Quelles qualités faut-il pour s’expatrier ? Pour les professionnels qui ont franchi le pas, il ne suffit pas d’être un excellent technicien du droit dans son pays d’origine. Il faut, en outre, posséder la culture du pays d’accueil, la curiosité et l’adaptabilité nécessaires pour être rapidement opérationnel : « Un juriste français qui souhaite travailler aux États-Unis devra parler parfaitement anglais, être à l’aise avec la culture et la façon américaine d’analyser et de penser », estime Doris Speer, directrice juridique fusions et acquisitions chez Alstom, elle-même américaine.

Maîtriser une ou plusieurs langues vivantes fait la différence, quant aux spécialités du droit qui s’exportent le mieux, les professionnels sont unanimes : fusions-acquisitions, droit des contrats, compliance, arrivent en tête : « Pour qu’un contrat soit valide, les conditions sont généralement identiques quel que soit le pays, le droit local n’est donc pas un obstacle », selon Pierre-Gabriel Chauvac, juriste contrats chez Bombardier Transportation Signal, fabricant spécialiste du ferroviaire. S’expatrier dans le cadre de son entreprise ouvre, en outre, de meilleures possibilités : être entouré et accompagné par des spécialistes locaux, bénéficier de formations, etc.
Pour travailler aux États-Unis, par exemple, mieux vaut obtenir le LLM (Master of Laws). Doris Speer va plus loin : « De façon générale, pour s’expatrier, il faut posséder un diplôme d’avocat français parce qu’aux États-Unis, on ne peut pas exercer le droit sans être avocat et membre d’un barreau. Ce qui permet également de bénéficier du legal privilege ». Autrement dit, de la confidentialité des avis et correspondances, réclamée par les juristes français afin, notamment, d’être compétitifs face à leurs homologues étrangers. Par ailleurs, pour être crédible dans le milieu professionnel aux États-Unis, il est préférable d’avoir aussi le diplôme d’avocat américain. Le LLM permet de se présenter au concours du barreau de New York, par exemple.
Partir au loin nécessite également de bien se préparer : « Il y a quantité de détails pratiques qui peuvent rapidement accaparer un expatrié, comme par exemple la reconnaissance du permis de conduire français sur place, ou plus largement, l’éloignement de sa famille et de ses proches », indique Erwan Tomasi, directeur juridique de la SSII Mindtree en Inde.

Une fois en poste, les expatriés ne tardent pas à comparer leur statut et l’exercice de leur fonction avec ce qu’ils auraient vécu en France. « Dans un pays en voie de développement comme l’Inde, tout est à faire, c’est ce qui rend la fonction de directeur juridique passionnante », explique Erwan Tomasi. « Le manager juridique est perçu comme un accélérateur d’affaires, et non comme un empêcheur de tourner en rond ». Pour Pierre-Gabriel Chauvac : « Les qualités propres du juriste, comme la rigueur, l’organisation, la gestion du stress, le pragmatisme, sont des atouts directement utiles au business ».
Enfin, qu’en est-il du retour en France des juristes qui ont passé de longues années à l’étranger ? « S’ils ont été envoyés par leur entreprise dans le cadre d’une mission à durée déterminée, leur retour en France est prévu dès le départ et se fait tout naturellement », explique Stéphane Grynwajc, responsable de la commission « Juristes exerçant à l’étranger » au sein de l’AFJE (Association française des juristes d'entreprise). En revanche, certains professionnels prennent goût à leur vie hors-frontières et n’envisagent pas de revenir dans l’Hexagone : « Au niveau salarial, au niveau de la reconnaissance du travail, les pays anglo-saxons sont très différents de la France, c’est pourquoi beaucoup d’expatriés choisissent de rester dans leur pays d’accueil », observe Stéphane Grynwajc.
Il existe des caps : après 3 ans sur place, le juriste a pris ses marques et s’est habitué à son milieu. Après 5 ans, il conçoit difficilement de tout abandonner pour rentrer. « Mais attention », prévient Ian de Bondt, directeur du cabinet de recrutement Fed Legal. « Si une expérience à l’étranger révèle un certain dynamisme du candidat, ne pas pratiquer le droit français pendant plusieurs années comporte des risques. Pour se vendre à nouveau sur le marché du travail français, il faudra prouver que l’on est à niveau ». Le revers de la médaille de l’international.
► Retrouvez le premier volet de notre enquête : Ces juristes qui choisissent l'international 1/2