Natif de Falaise, dans le Calvados, David Guillaume effectue sa scolarité dans une classe spécialisée, en raison d’une légère déficience. Ce sont de bons souvenirs, bien loin de ceux qu’il garde de l’institut médico-éducatif (IME) qu’il rejoint entre 16 ans et 20 ans, situé près de Vire. « C’était la loi du plus fort. Les gendarmes intervenaient souvent, il y avait des fugues la nuit, des vols, et quand surgissait un conflit cela se réglait au coup de poing ». Interne, il tombe heureusement plutôt bien avec son voisin de chambre. « C’était pas un saint mais il ne m’a jamais cherché de noises ».
Avec les autres, il obtient la paix en leur achetant des cigarettes. Mais surtout, il se tait. « Si vous aviez le malheur de parler aux éducateurs, on vous chopait dans un coin pour vous faire comprendre que ce n’était pas une bonne idée ». Ses week-ends en famille tous les 15 jours sont des parenthèses enchantées. « Je ne disais rien à mes parents car je suis du genre à vouloir régler mes problèmes tout seul. Et je ne voulais pas les embêter avec ça ».

Depuis dix ans, David Guillaume intervient aussi en tant que formateur à l’Institut régional de travail social (IRTS) Normandie-Caen pour les futurs éducateurs spécialisés et moniteurs-éducateurs. « Je leur raconte souvent qu’un jour, un éducateur est venu chez moi un dimanche après-midi et m’a critiqué parce que j’étais en pyjama. Je lui ai dit que je faisais ce que je voulais dans mon appartement, que je payais mon loyer. Les éducateurs doivent faire attention à ne pas confondre vie privée et le reste. Aujourd’hui, ça va mieux ».
Les violences du passé, il n’en dit toujours mot. Puis un jour, la parole se libère. C’était en 2015, quand des travailleurs de l’Esat et des élèves de la seconde « Accompagnement soins et services à la personne » du lycée professionnel Guibray préparent ensemble un colloque autour de l’histoire des 45 000 victimes civiles, handicapées mentales ou malades, de la seconde guerre mondiale. « Quand j’ai commencé à parler, tout le monde s’est tu. Les lycéens étaient choqués, figés. Pourquoi j’ai parlé tout à coup, je ne sais pas ».
Ce travail est apprécié par l’Elysée, qui les invite à participer à la première cérémonie d’hommage aux victimes civiles le 10 décembre 2016, place du Trocadéro, où une stèle commémorative est inaugurée. Un moment solennel au cours duquel, avec une lycéenne, David Guillaume lit un discours devant 400 personnes… et devant François Hollande, alors Président de la République. « Il est sympathique. Il nous a dit que ce que nous avions fait était magnifique, qu’il fallait continuer ».
Message reçu : un an après, lycéens et travailleurs créent l’association « Ensemble pour l’inclusion », afin d’intervenir dans les écoles pour lutter contre les préjugés. David Guillaume est co-président : tous les postes ont été doublés par soucis d’équité dans la représentation.
Aujourd’hui, à 47 ans, il prend un tournant professionnel. Après 27 ans aux espaces verts, il devient vendeur dans un magasin de produits locaux que l’Esat s’apprête à ouvrir. « Je suis très content, j’ai toujours voulu faire de la vente, être au contact des gens ». Il vit avec sa compagne dans un appartement, aime les voyages à l’étranger, les concerts, les matchs de foot au Stade Malherbe. Il n’est plus suivi par le service d’accompagnement à la vie sociale (SAVS) de l’association depuis plusieurs années.
Le profil idéal pour rejoindre le milieu ordinaire ? Ce n’est pas son souhait. « L’Esat, c’est mon employeur. La différence avec un autre c’est que quand on a des soucis, on peut en parler ». Au-delà du filet de sécurité du dispositif, c’est aussi grâce à lui qu’il a pu « vivre des rêves ».
| Pourquoi cette série "A voix haute" ? |
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Depuis plusieurs mois, nous nous intéressons, à travers notre série "En quête de sens", aux interrogations, découragements et enthousiasmes de travailleurs sociaux sur leurs métiers aujourd'hui chahutés. Il nous a paru logique de faire entendre, en regard, ceux qui expérimentent directement, du fait d'une situation de vulnérabilité provisoire ou permanente, des dispositifs sociaux ou médico-sociaux pensés pour eux... mais pas toujours avec eux. Les temps changent toutefois : aujourd'hui, la parole des «usagers» de l'action sociale et médico-sociale est davantage et mieux prise en compte, voire encouragée. La loi 2002-2 et ses outils de participation sont passés par là. Les concepts d'empowerment et de pair-aidance infusent peu à peu. Beaucoup reste à faire, mais une idée s'est imposée : premières expertes de leur vécu, les personnes accompagnées ont des choses à dire. Et les professionnels et décideurs, beaucoup à gagner à les écouter. |
A lire (ou à relire)
- "Ils riaient pendant que moi j'avais des larmes" (Hamidou, mineur non accompagné)
- De la distance pour être maître de sa vie (Céline Perdreau, employeur direct de ses 5 auxiliaires de vie)
- Pour un regard et un accueil bienveillants (Aldo Maggiore, délégué au conseil consultatif régional des personnes accueillies Midi-Pyrénées)
- "C'est pas pourri les institutions, c'est juste compliqué" (Angela, 19 ans, ayant eu un long parcours en établissements spécialisés)
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"A Strasbourg, les mal logés ont pris la parole" (Monique Maitte, porte-parole des sans abri-alsaciens)
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"J'ai plein de choses à dire" (Agathe, personne en situation de handicap)
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Un désir salvateur de réconciliation (Maëlle Bouvier, ex-enfant placée à l'ASE)
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"Nous sommes des humains courageux, pas des fous en camisole" (Bouclette, schizophrène, auteur du blog en BD "Ta gueule Boris")
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"Je ne voulais pas qu'on me juge" (Marie, travailleuse paire après huit ans à la rue)
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Savoir sortir du protocole pour rencontrer l'autre (Alexandre Pélissier, 18 ans, résident en institut d'éducation motrice - IEM)
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"La mission de réinsertion est un leurre total" (Eric Jayat et André Boiron, anciens prisonniers)
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"Se libérer pas à pas d'un mari violent" (Sofia, accueillie dans un accueil de jour pour femmes victimes de violence
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Voyager solidaire malgré un handicap psychique (Anaïs, participante à un séjour solidaire au Sénégal)
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Demander l'asile, un parcours du combattant (Mougnal, 27 ans, a fui la Guinée pour la France)
- Psychiatrie : faire entendre la voix des patients (Yoann Vanneste, animateur radio aux Z'entonnoi
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"Si on ne donne pas d'affection, on en fait rien" (Fouzy Mathey, ex enfant placée, co-fondatrice de Repairs 94)