Monique Maitte avait des diplômes, un mari, une famille. Une vie qui semblait idéale. Victime de violences conjugales, elle s’est retrouvée à l’hôpital puis à la rue où elle a vécu près de dix ans. Devenue porte-parole des sans-abri alsaciens, très active sur le terrain et les réseaux sociaux, Monique ne manque pas d’idées ni de projets pour défendre ceux qu’elle appelle les « mal logés ». Aujourd’hui âgée de 58 ans, elle n’est pas toujours tendre avec les travailleurs sociaux auxquels elle reproche parfois le manque de réflexion sur leurs pratiques. Parmi ses combats, le droit au logement et la prise de parole des sans-abri figurent en tête de liste.
« J’ai toujours fait partie des "hors circuit" : je n’ai pas eu de très bons rapports avec le monde associatif car les réponses que l’on me proposait n’étaient pas adéquates. Tous les travailleurs sociaux que j’ai rencontrés me tenaient le même discours mais aucun ne m’entendait. Je refusais le rôle de victime dans lequel on souhaitait me placer. Je ne voulais pas, par exemple, être dans un foyer avec uniquement des femmes car je ne souhaitais pas côtoyer d’enfants, cela m’était trop difficile. Les règlements étaient incompréhensibles, j’étais considérée comme une victime et une attardée. Le parcours de logement me semblait terriblement fastidieux, je ne comprenais pas pourquoi je devais passer par des foyers. En face de moi, on me disait qu’avec mon bagage et mes diplômes, j’allais m’en sortir. J’avais conscience que j’avais besoin d’aide, mais j’étais en colère.
Cela remonte à l’époque des Enfants de Don Quichotte. Je me suis engouffrée dans le mouvement strasbourgeois. Mais ce fut une grande déception : les problèmes d’égo de certains ont pris le dessus et ont fini par exclure ceux qui étaient censés être au centre de l’action. J’ai alors compris que tout mouvement de ce genre-là était réservé à une élite de militants et d’intellos. Les années ont passé et la prise en compte de la parole de ceux qu’on appelle les usagers reste toujours un combat. En février dernier, un rapport de la Cour des Comptes (1) disait que la prise de parole des personnes en situation de pauvreté était difficile. Cela me fait bondir ! Qu’est-ce qu’ils en savent ? En tout cas à Strasbourg la réponse est clairement non, les mal-logés ont pris la parole.

Dans notre collectif, il y a aussi quelques professionnels de l’action sociale, tout comme il y a des infirmières, des ouvriers… Le fait d’être multicolore nous correspond bien. Si nous sommes avant tout un mouvement de sans-abri et d’anciens de la rue, nous sommes bien entendus aussi ouverts aux bien-logés. Sans-abri, travailleurs pauvres, expulsés, migrants… Nous voulons agir pour tous ceux qui sont privés de leur droit au logement. Pour nous, l’arrivée des migrants constitue une chance car il y a eu un élan citoyen qui a créé une dynamique. Quand nous avons lancé un appel aux dons, nous avons été submergés de couvertures et de duvets…

J’en veux beaucoup plus aux directions qui n’encouragent pas souvent la réflexion sur les conditions de travail. Je me demande s’ils se rendent compte de toute la frustration que peuvent ressentir les travailleurs sociaux qui sont aux premières loges, qui n’ont pas de places à proposer, aucune solution ? Ce que je reproche aussi aux associations, c’est de se laisser manger par les requins du social, elles perdent toute la créativité et la souplesse nécessaires. Créativité et souplesse dont font encore preuve les petites associations qui essaient autant que possible de préserver l’accueil inconditionnel. L’abandon du pouvoir à des technocrates et des gestionnaires limite grandement l’efficacité de l’action sociale. Les grosses associations répondent à des appels à projets et plus vraiment aux besoins d’un public.
(1) « L’hébergement des personnes sans domicile : des résultats en progrès, une stratégie à préciser ».
Sur twitter : @MoMaitte / @SDFAlsace
| Pourquoi cette série "A voix haute" ? |
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Depuis plusieurs mois, nous nous intéressons, à travers notre série "En quête de sens", aux interrogations, découragements et enthousiasmes de travailleurs sociaux sur leurs métiers aujourd'hui chahutés. Il nous a paru logique de faire entendre, en regard, ceux qui expérimentent directement, du fait d'une situation de vulnérabilité provisoire ou permanente, des dispositifs sociaux ou médico-sociaux pensés pour eux... mais pas toujours avec eux. Les temps changent toutefois : aujourd'hui, la parole des « usagers » de l'action sociale et médico-sociale est plus et mieux prise en compte, voire encouragée. La loi 2002-2 et ses outils de participation sont passés par là. Les concepts d'empowerment et de pair-aidance infusent peu à peu. Beaucoup reste à faire, mais une idée s'est imposée : premières expertes de leur vécu, les personnes accompagnées ont des choses à dire. Et les professionnels et décideurs, beaucoup à gagner à les écouter. |
A lire (ou à relire)
- "Ils riaient pendant que moi j'avais des larmes" (Hamidou, mineur non accompagné)
- De la distance pour être maître de sa vie (Céline Perdreau, employeur direct de ses 5 auxiliaires de vie)
- Pour un regard et un accueil bienveillants (Aldo Maggiore, délégué au conseil consultatif régional des personnes accueillies Midi-Pyrénées)
- "C'est pas pourri les institutions, c'est juste compliqué" (Angela, 19 ans, ayant eu un long parcours en établissements spécialisés)