A la une

Les pauvres et les personnes handicapées s'invitent dans le Grand débat national

Ludovic Marin / AFP
"La lettre aux Français" d'Emmanuel Macron devant l'Elysée.
Ludovic Marin / AFP
Jusqu'au 15 mars, les Français sont invités à s'exprimer, soit par internet, soit lors de réunions, sur quatre grands thèmes décidés par l'exécutif. Les organisations regroupant des personnes pauvres, exclues ou handicapées ne veulent pas rester au bord de la route. Elles se mobilisent pour que leur parole se fasse entendre et que leurs revendications fassent leur chemin.

"Je sais, bien sûr, que certains d'entre nous sont aujourd'hui insatisfaits ou en colère. Parce que les impôts sont pour eux trop élevés, les services publics trop éloignés, parce que les salaires sont trop faibles pour que certains puissent vivre dignement du fruit de leur travail, parce que notre pays n'offre pas les mêmes chances de réussir selon le lieu ou la famille d'où on vient." Dans sa lettre aux Français du début d'année, le Président de la République cite un certain nombre de points de colère exprimés depuis des semaines par les Gilets jaunes (lire notre article). Mais dans ce courrier, nulle trace de la demande d'éradiquer la grande misère, de lutter contre le chômage de longue durée ou de s'attaquer au mal-logement. Et pourtant, ces questions ont été abordées régulièrement sur le terrain.

Rien pour les pauvres !

Dans ces conditions, les structures du champ de l'exclusion et du handicap, entre autres, auraient pu se désintéresser de l'évènement. Au contraire, elles ont décidé de mobiliser autant que possible leurs adhérents locaux en facilitant une expression des principaux intéressés. La Fédération des acteurs de la solidarité a sonné la charge la première. Dans Le Journal du dimanche du 20 janvier, son président Louis Gallois regrette que l'ensemble des mesures annoncées par Emmanuel Macron ne comportent rien concernant les pauvres. "Nous constatons que leurs aspirations sont largement absentes du questionnaire ouvrant le débat national (1). Elles sont encore oubliées ! Nous voulons leur donner la parole", souligne l'ancien PDG de la SNCF. 

Une société plus solidaire

Dans les faits, la fédération a élaboré un kit d'animation pour faciliter la prise de parole de chacun dans le débat citoyen. Celui-ci contient quelques chiffres sur la pauvreté, des éléments de contexte sur cette consultation et surtout un questionnaire autour de la problématique "Comment rendre notre société plus solidaire ?". A l'intérieur, onze questions qui ne correspondent pas au canevas gouvernemental. Par exemple : "Comment améliorer le pouvoir d'achat et le reste à vivre des ménages les plus modestes ?" "Comment rendre le logement plus accessible à tous ?" ou encore "Quelles initiatives permettraient selon vous d'associer transition écologique et progrès social ?"

Combattre les clichés sur les pauvres

Florent Guéguen, le directeur général de la fédération, défend cette démarche volontariste : "Sans méthode particulière, les personnes accueillies par nos associations membres ne participeront pas au débat. Soit elles ne se sentiront pas concernées, soit elles ne viendront pas par auto-censure." La Fédération encourage ses membres à organiser des réunions pour préparer les personnes à intervenir en réunion ou à remplir le questionnaire. L'enjeu est essentiel : "Les personnes en grande exclusion doivent affirmer leurs desiderata. Cette participation, c'est aussi un moyen de combattre les clichés sur les pauvres," explique Florent Guéguen.

Des militants d'ATD rejetés par les Gilets jaunes

La tonalité est voisine du côté du mouvement ATD Quart Monde. "Nous saluons la volonté du gouvernement de lancer un débat national très ouvert, souligne la déléguée nationale Isabelle Bouyer. Mais par contre, les mesures annoncées le 10 décembre ne bénéficient absolument pas aux 5 millions de personnes pauvres." Des militants d'ATD ont rejoint le mouvement des Gilets jaunes, mais ont été parfois l'objet d'attitudes de rejet. "Entendre quelqu'un qui a moins qu'eux, cela ne les intéresse pas", note Isabelle Bouyer. A partir de ce double rejet - les mesures de Macron et les Gilets jaunes -, le mouvement a construit l'idée d'une consultation interne avec des universités populaires dédiées à des thèmes. Par exemple, la fiscalité à Reims, la transition écologique à Rennes, la démocratie et la citoyenneté à Lille, l'accompagnement à Montreuil (93), etc. "Les plus pauvres sont vraiment des invisibles", assure la déléguée nationale. Le Grand débat contribuera-t-il à les sortir un tant soit peu de l'invisibilité ?

Consultation interne

Le Secours catholique veut également profiter de ce moment pour poser des jalons. "Au mois de décembre, explique Philippe Lefilleul, du secteur Action et plaidoyer, certains bénévoles ou personnes accueillies qui participaient aux Gilets jaunes nous ont interrogés sur la position du Secours. Après avoir recueilli l'avis de nos 73 délégations est née l'idée de lancer une consultation interne sur les questions du pouvoir d'achat, de la justice fiscale, des mobilités, de l'inégalité des richesses, etc." Déjà, une bonne centaine de réunions internes sont prévues. Les remontées des propositions du terrain doivent arriver au siège national pour mi-février avant une synthèse qui devra alimenter la réflexion du Grand débat. Evidemment, cette démarche ne doit pas empêcher les bénévoles de participer à des débats lambda. Sur le terrain, certains acteurs sont plus circonspects. "Comme d'habitude, nous sommes exclus en tant que personnes", regrette Monique Maitte, responsable du collectif SDF Alsace. "De toute façon, ce Grand débat nous apparaît comme une mascarade". Pour autant, explique-t-elle, certains membres du collectif iront tout de même faire entendre leur voix. "Si on y va, c'est pour rencontrer des gens qu'on ne voit pas ailleurs", précise Monique Maitte. Evidemment, les thèmes du logement abordable constituent une priorité pour les personnes sans domicile fixe.  

Et les ressources des personnes handicapées ?

Du côté des organisations de personnes handicapées, une tonalité relativement volontariste s'observe. L'APF France handicap laisse une totale liberté à ses membres de participer à des réunions tout public, de s'associer à des initiatives d'autres réseaux ou de monter des réunions plus internes. "L'important, explique Patrice Tripoteau, directeur général adjoint, c'est de rendre visible le handicap." Comme les autres réseaux associatifs, on ne se satisfait pas des quatre thèmes jugés "enfermants". Pour l'APF, la question des ressources ne peut pas être évacuée. La progression de l'AAH ne peut faire avaler des couleuvres, comme la désindexation de cette allocation. L'organisation espère introduire dans l'ordre du jour de la conférence nationale du handicap, prévue en mai-juin, le thème du pouvoir d'achat. 

Agréablement surpris ?

A l'Unapei, on veut jouer sur les deux tableaux : la participation aux différents débats (en demandant que les questionnaires proposent une version en langage facile à lire et à comprendre - Falc) et l'organisation de rendez-vous autonomes. Pour appuyer le propos des militants, l'association diffuse une plateforme qui met en avant trois grandes priorités : "réaffirmer la place des associations dans la démocratie, dire non aux générations sacrifiées de personnes handicapées, rappeler la mission inclusive du secteur associatif médico-social". Reste que l'association, comme d'autres, reste prudente sur l'issue de tout ce processus. "Nous sommes dubitatifs, explique Isabelle Chandler, directrice du plaidoyer. Mais nous espérons être agréablement surpris."

 

(1) Le Grand débat national doit porter sur quatre thèmes : impôts et dépenses, institutions, transition écologique, démocratie et citoyenneté.

Noël Bouttier
Ecrit par
Noël Bouttier