"Les aides à domicile m’aident et me soulagent le plus qu’ils peuvent"
Petite femme dynamique bientôt nonagénaire, Mme T. a le sourire, et l’amour de la vie chevillé au corps. Collier de perles et jolies boucles d’oreille assorties, cette fringante arrière-grand-mère de 22 petits-enfants (!), toujours coquette quoi qu’il arrive, aime à raconter son histoire. Aînée d’une fratrie de neuf enfants, elle s’est occupée de ses frères et sœurs après que leur père ait été déporté. Tonique et bavarde, elle énumère sans problème les différents problèmes de santé qui ont ponctué son parcours de vie. Opération du côlon et du cœur, asthme, AVC, perte de l’audition, glaucome… On ne croirait pas, à la voir si vive, que sa santé ait eu le culot de lui jouer tous ces vilains tours.
Depuis deux ans, Mme T. vit dans un foyer-logement de la région nantaise, dans un T1 propre et ordonné, lumineux, et décoré de photos de famille. Ce foyer, « où elle se sent très bien », lui offre concours de belote, loto, et un accès à la cantine tous les midis. Depuis maintenant « 12 ou 13 ans », les visites régulières d’aides à domicile de l’association ADAR, lui permettent de conserver une autonomie (et une jeunesse ?) importantes pour elle. « Je n’y connaissais rien, c’est mon médecin qui m’a conseillé l’association, et de prendre une aide à domicile pour m’aider ». Mme T. ne sait plus exactement combien d’aides à domicile ont travaillé à ses côtés, « mais au moins une dizaine ».
Si certains prénoms sont aujourd’hui flous, Mme T. se souvient de « personnes toujours très gentilles », qui changeaient seulement en cas de grossesse ou de retraite. Uniquement des femmes pendant toutes ces années, sauf aujourd’hui, où Franck, aide à domicile, prend soin d’elle deux heures trente par semaine. « Au départ, ça m’a fait drôle que ce soit un homme, mais en fait il a l’âge de mes petits-enfants » explique avec une tendresse joyeuse cette mamie hyperactive. Franck l’aide à faire ses courses, mais aussi « à faire le ménage en hauteur, ou bien m’accompagne chez le médecin ». Mme T. s’est même pliée avec enthousiasme à un shooting photo en compagnie de Franck, pour renouveler les visuels de l’association. Elle a reçu, avec un petit mot de l’association, une grosse enveloppe de beaux tirages papier, « où elle se trouve bien sur deux-trois photos » dit-elle en riant. À ses côtés sur les photos comme dans la vie de tous les jours, Franck.
Mais celui-ci n’est pas le seul soutien professionnel de Mme T. Une seconde aide à domicile, Séverine, vient la voir trente minutes par semaine. C’est peu, mais Mme T. savoure cet instant, « où Séverine vient me laver partout, le dos aussi, et surtout me pommader ! » Le terme l’amuse beaucoup, et l’importance de ce moment hebdomadaire avec une Séverine « douce, très mignonne », prend toute son ampleur dans les intonations de voix de la sémillante grand-mère. Elle avoue que c’est Franck qui devait faire cette toilette à l’origine, mais qu’elle a refusé. « Je sais qu’il en a ‘vu d’autres’comme il dit, et qu’il aurait pu le faire, mais moi cela m’aurait gêné ». L’association lui a alors proposé que ce soit Séverine. « Ils ont compris ma gêne, n’ont pas insisté ».
Le bracelet au poignet (qu’elle a toujours), les passages répétés des aides à domicile, ont permis à la fille de Mme T. « d’être sécurisée quand j’étais encore à la maison ». Et de repousser le moment du départ en foyer-logement. De manière très simple, Mme T. explique juste que cette aide « lui permet de vivre au mieux », de conserver une autonomie. « Ils m’aident en tout, me soulagent le plus qu’ils peuvent ».
Alors, bien sûr, en douze années, Mme T. a eu quelques expériences désagréables, mais sans gravité. « On a ses habitudes, de ménage surtout, alors les gens qui aspiraient autour des meubles, sans jamais aspirer en dessous… ceux dont on sent qu’ils ne sont là que pour la paye… » Ceux-là ne restaient pas, et semblent loin dans l’esprit de Mme T. Aujourd’hui la fille de Mme T. vérifie encore son frigo lors de ses visites, plus pour la forme que pour le fond. Car la volubile octogénaire mène une vie « dont elle est très contente » et apprécie grandement ces personnes « qui me rendent beaucoup de service, elles sont très courageuses ». Sourire aux lèvres, elle explique que ces aides à domicile « lui racontent un peu leur vie », qu’il lui arrive de les conseiller, « t’aurais dû, t’aurais pas dû… » Au sein de son foyer-logement, bien d’autres résidents bénéficient d’aide à domicile. Tout le monde se côtoie, se connaît.
Et la gardienne vient frapper à la porte, tous les matins, vers les mêmes heures, pour s’assurer que chaque pensionnaire va bien. « Si on ne répond pas, ils ouvrent pour vérifier ». La gardienne sourit elle aussi à la vue de l’énergique Mme T.
Mais déjà, cette dernière a la tête au cours de gym du lundi matin, « en collectif, avec un kiné » ou au loto de ce soir, où elle risque encore de gagner « une bouteille de Suze », qu’elle donnera à ses enfants. Avant que Franck ou Séverine ne reviennent, pour participer à cette contagieuse sérénité.
| Pourquoi cette série "A voix haute" ? |
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Depuis plusieurs mois, nous nous intéressons, à travers notre série "En quête de sens", aux interrogations, découragements et enthousiasmes de travailleurs sociaux sur leurs métiers aujourd'hui chahutés. Il nous a paru logique de faire entendre, en regard, ceux qui expérimentent directement, du fait d'une situation de vulnérabilité provisoire ou permanente, des dispositifs sociaux ou médico-sociaux pensés pour eux... mais pas toujours avec eux. Les temps changent toutefois : aujourd'hui, la parole des « usagers » de l'action sociale et médico-sociale est plus et mieux prise en compte, voire encouragée. La loi 2002-2 et ses outils de participation sont passés par là. Les concepts d'empowerment et de pair-aidance infusent peu à peu. Beaucoup reste à faire, mais une idée s'est imposée : premières expertes de leur vécu, les personnes accompagnées ont des choses à dire. Et les professionnels et décideurs, beaucoup à gagner à les écouter |
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