"J'ai débuté comme enseignant à Montpellier où j'apprenais le latin à mes élèves dans des rues chargées d'histoire. Éloigné de l'Éducation nationale, je suis resté dans la rue, à la rencontre de ce que les gens appelaient alors des voyous". Dans une interview donnée à La Dépêche du Midi, en 2012, Jacques Ladsous racontait simplement ses débuts. Incontestablement, l'homme résistant dès l'âge de... 13 ans est tombé tout jeune dans le chaudron de l'éducation spécialisée. Pour ne jamais le quitter.
Jacques Ladsous est décédé le 16 avril, quelques jours après avoir atteint ses 90 ans. Toute sa vie aura été consacré à cet engagement d'éducateur qu'il accomplissait de deux façons : en étant un professionnel intervenant auprès des jeunes les plus en difficulté, les plus violents et en prenant une part active à toutes les réflexions et combats pour construire un vrai métier d'éducateur (lire biographie ci-dessous).
Il a ainsi été engagé au sein de l'Association nationale d'éducateurs de jeunes inadaptés (Aneji), organisation ancêtre de l'Ones, qui s'est battue pour faire reconnaître le métier d'éducateur spécialisé et émerger la convention collective de 1966. Depuis ses plus jeunes années, il a été un militant actif du mouvement d'éducation populaire, Ceméa. Et ce, jusqu'à son dernier souffle. "J'ai encore trois recensions de livres qu'il a rédigées en attente de publication", glisse François Chobeaux, rédacteur en chef de la revue V.S.T qui dépend des Ceméa.
En 1998, Pierre Gauthier, alors directeur général de l'action sociale (DGAS), lui remit la Légion d'honneur. Aujourd'hui retraité dans le Sud-Ouest, il se souvient non sans émotion de Jacques Ladsous. "C'était un homme d'un commerce très agréable. Et un optimiste invétéré qui croyait dans la force du dialogue", souligne-t-il. L'ancien haut-fonctionnaire apprécie que la grande production littéraire de Ladsous (une quinzaine d'ouvrages en tout) était très accessible, loin de tout jargon. Ce qui est la marque d'un formateur. "Il cherchait toujours des choses qui marchent. Il n'était jamais tourné vers le passé, toujours vers l'avenir", conclut Pierre Gauthier.
Didier Dubasque, ancien président de l'Anas, se souvient de ses rencontres avec ce "grand Monsieur" dans le cadre du Conseil supérieur du travail social (CSTS) dont Jacques Ladsous a assuré l'animation pendant des années. "Il savait bien défendre son morceau", se rappelle-t-il en parlant de ses "colères saines". "J'ai été frappé, poursuit Dubasque, par le parcours du personnage, par sa cohérence. Et sur différentes questions, il était en avance sur son temps". Didier Dubasque cite le projet du Conseil national de la résistance de "pousser les murs et de créer des lieux ouverts". Un projet auquel Ladsous est resté toute sa vie fidèle.
Militant des Ceméa, François Chobeaux est impressionné par "l'éthique du travail social" que possédait Jacques Ladsous. Comment la définirait-il ? "C'était un mélange d'humanisme profond, d'attention aux personnes et de volonté d'être au service de l'autonomie des personnes." Par ailleurs, Ladsous était engagé politiquement dans la mouvance socialiste (il avait suivi Michel Rocard du PSU au PS) et jouait un rôle officieux de conseiller, par exemple auprès de Nicole Questiaux, ministre des affaires sociales de François Mitterrand en 1981. Laquelle lui avait proposé un poste dans son cabinet, qu'il avait refusé pour rester sur le terrain. Selon Chobeaux, Ladsous a joué un rôle non négligeable dans le texte d'orientation sur le travail social produit par la ministre au début des années 80.
Pour le chercheur Michel Chauvière, "il était resté un éducateur toute sa vie et, en même temps, un militant. C'était un défenseur du travail social et de l'éducation spécialisée", résume-t-il. Ensemble, malgré leurs divergences d'analyse ponctuelles, ils ont été partie prenante de diverses initiatives visant à promouvoir le travail social. "A la fin des années 90, face à l'idéologie de la compétence qui montait, nous avons créé CQFD ("C'est la qualification qu'il faut défendre"). En 2003-2004, nous avons constitué "7-8-9 Etats généraux du travail social" qui a permis de constituer des cahiers de doléances. Nous nous sommes retrouvés également au Cédias (1)". Ce que l'auteur (entre autres) de Trop de gestion tue le social retient de Jacques Ladsous, c'est sa capacité à faire la synthèse, à rassembler des gens qui auraient pu emprunter des routes différentes. "Il cherchait vraiment à relier les gens", souligne Michel Chauvière.
Deux jours avant les obsèques de Jacques Ladsous, Jean-Michel Bélorgey confie être fort sollicité ("Vous êtes le 3e journaliste à m'appeler"). Mais cela ne lui déplait pas, tellement il a envie de parler de son "vieux copain". De lui, l'ancien député socialiste des années 80 retient "trois ou quatre choses" en dehors de sa vocation d'éducateur. "Je suis un mauvais chrétien, dit-il ironiquement, alors que Jacques avait une foi joyeuse. D'autre part, moi qui suis un désespéré de la vie politique, lui incarnait l'espérance. Il pensait que le pire n'est jamais sûr." L'ancien parlementaire ne tarit pas d'éloges sur son ami. Il raconte une dernière anecdote qui révèle bien le personnage : "Je me souviens que sa maison de Meudon était toujours ouverte et qu'il y avait toujours posé sur la table un billet de 100 francs."
(1) Centre d'études, de documentation, d'information et d'action sociales (voir notre vidéo sur le Musée social).
| Quelques dates |
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* mars 1927 : naissance dans l'Eure * 1950-1958 : travail en Algérie. Expulsé par le général Massu * 1961-1963 : directeur régional des Ceméa dans le Nord * 1969 - 1974 : directeur de l'école d'éducateurs de Vaugrigneuse (91) * 1983 - 1988 : directeur du Creai d'Ile-de-France * 2008 : publication du livre Profession : éducateur de rencontres en rencontres (L'Harmattan) |