Grand débat : les femmes seules racontent leurs misères quotidiennes
A Amiens, ce lundi matin, c’est un océan de détresses, de souffrances et de solitudes qui s’exprime. L’Unccas a invité les femmes, seules pour la plupart, à venir partager leur vécu et à exprimer toutes leurs difficultés. Cela se passe dans le cadre du Grand débat national. L’Unccas, comme d’autres associations représentant ou défendant les exclus de la société, a souhaité leur donner la parole lors de moments spécifiques. L’Uncass a déjà pratiqué l’exercice avec des SDF, des personnes handicapées entre autres. Autant de publics d'invisibles pour qui il est difficile de prendre la parole dans des assemblées composées de classes moyennes ou supérieures pour qui l’expression publique est plus aisée.
Nous voilà ce matin avec environ deux cents femmes, de 20 à 70 ans environ, mobilisées souvent par des associations de quartier et conviées à s’exprimer devant la secrétaire d’Etat Christelle Dubos (lire ici et là). Laquelle expliquera qu’elle a fait le déplacement dans la capitale picarde pour écouter, pour prendre note et non pour répondre aux questionnements (elle le fera tout de même à deux ou trois reprises).
On commence les deux heures trente de libre expression avec Marie-Thérèse, une ancienne SDF qui remercie l’association qui lui a permis de sortir de la rue. Une autre femme dénonce « l’énorme baisse des financements pour les CHRS (1) ». Et pourtant, explique-t-elle, on a besoin d’un endroit où poser nos valises. » Annie, 53 ans, 3 enfant élevés seule, prend la parole. Dans le cadre d’un relais social, elle est devenue ambassadrice santé. Elle même a des problèmes de santé et voudrait changer de logement, le sien étant devenu insalubre. « Depuis trois ans, on téléphone à l’Opac et on n’a pas de réponse. »
Une autre femme de 55 ans explique avoir été victime de violences conjugales. Elle a quitté le domicile, a trouvé une écoute attentive à la gendarmerie, ce qui est loin d’être le cas le plus fréquent. Elle a ensuite été hébergée par sa fille. Mais un jour, elle a craqué. « Je ne voulais plus gêner l’intimité du couple. Alors un matin sans rien dire à personne, j’ai mis mes affaires dans deux sacs plastiques et je suis allée dans la rue. J’ai pensé à ce moment-là passer sous un train. » Heureusement, une amie lui a ouvert les bras pour l’héberger chez elle. Mais pour l’Opac, elle n’est pas prioritaire. Elle demande un logement, pas d’aide financière, précise-t-elle.
A écouter ces dizaines de femmes, la question des violences conjugales est centrale. Et elle place les victimes dans une position délicate du fait du manque de logements disponibles. Une participante rappelle qu’une femme meurt tous les deux jours sous les coups de son compagnon, une statistique qui s’est aggravée ces dernières années. Un des rares hommes présents dans l'assemblée explique que « les hommes doivent s'impliquer dans la lutte contre les violences » et qu'on ne doit plus demander à la victime de s'expliquer.
D’autres difficultés sont également pointées du doigt. Nadia, de l’association Femmes solidaires, raconte qu’elle a enquêté sur les problèmes de pauvreté. Elle fait le constat d’un parcours du combattant pour trouver du travail par manque de mobilité et à cause des problèmes de garde. « Dans les petits villages, explique-t-elle, les femmes seules ne sont pas aidées. »
La réalité des femmes seules, c’est aussi la question des demandeuses d’asile, parfois déboutées. Lucie parle de la situation de ces femmes venues de la République démocratique du Congo qui ont été victimes de viol. « Ces femmes ont besoin d’être bien accueillies et d'être crues, ce qui n’est pas le cas », dénonce-t-elle. « La souffrance d’une femme qu’elle soit blanche ou noire est la même », ajoute Véronique. En réponse à la souffrance qui s'exprime, Joëlle Martinaux, présidente de l'Unccas, met sur le tapis deux propositions. « Comme il existe des écoles de la seconde chance, pourquoi ne pas les lancer pour les femmes seules ? De même, on pourrait imaginer que des femmes qui ont élevé leurs enfants deviennent ensuite des assistantes maternelles. »
Dans l'assemblée, les mains se lèvent en cascade pour prendre la parole. Trop de douleurs enfouies, trop de solitudes subies. Trop d'indifférence de la société. Une dame au RSA explique que reconnue handicapée, elle ne touche cependant pas l'AAH. « Qu'est ce qui me reste comme espoir ? »,
demande-t-elle. Et puis, il y a là également Annie, 60 ans, qui a élevé seule ses enfants et qui maintenant s'occupe de sa mère, malade ; Florence, pas issue d'un milieu défavorisé, une psychologue de profession qui a été victime pendant des années d'un « homme prédateur » et qui estime qu'il « manque des formations aux gendarmes, policiers et juges sur la question des violences conjugales. » Et puis on pourrait également citer Catherine, une ancienne aide-soignante en invalidité (qui touche 350 €) et qui, à cause du salaire de son mari, n'a pas le droit à l'AAH. « J'ai passé ma vie à aider les autres et aujourd'hui personne ne m'aide. » Une jeune femme de 23 ans dont les parents sont handicapés explique qu'elle ne sait pas où s'orienter, qu'elle n'a personne pour la conseiller.
La question de la numérisation des démarches avec l'administration est remise sur le tapis. « On veut qu'on soit des geeks alors qu'il existe toujours des problèmes d'illettrisme », ironise une participante. Une jeune travailleuse sociale prend également la parole. « Nous sommes des précaires. Comment des précaires peuvent-ils s'occuper d'autres précaires ? » Et d'autres femmes prennent encore la parole, avec toujours ce poids des violences conjugales et le rôle essentiel joué par les associations. Avant de se quitter, la présidente de l'Unccas assure que l'ensemble des propositions vont remonter auprès du gouvernement. « On sera votre porte-parole », assure Joëlle Martinaux.
(1) La secrétaire d’Etat a précisé que dans le cadre de la stratégie pauvreté, « quelques millions d’euros » vont être octroyés aux « CHRS en difficulté ».