"Ce dossier, c'est une histoire de poupées russes. Avec des boîtes en ferraille de vingt mètres de long. On a d'abord pensé que l'exposition aux gaz toxiques que renferment les conteneurs ne concernait que les dockers. Nous nous sommes rapidement rendu compte que toute la chaîne logistique est impactée. Aujourd'hui, selon nous, les plus exposés sont les magasiniers, les manutentionnaires qui travaillent dans les entrepôts", s'inquiète Sébastien Géhan, secrétaire général de la CGT-douanes. Depuis plusieurs années, il fait partie de ceux qui portent inlassablement le dossier.
Tout a commencé en 2010 avec un docker du port de Nantes, aujourd'hui décédé. Atteint d'un cancer du rein, il cherche à comprendre (voir notre article). Au même moment, aux Pays-Bas, deux manutentionnaires sont grièvement intoxiqués, avec d'importantes atteintes neurologiques : ils venaient de décharger un conteneur de verre transporté dans des caisses en bois en provenance de Chine. Un million de conteneurs arrivent en Europe chaque semaine par bateau, et ils ne contiennent pas que des marchandises. Ils apportent avec eux leur lot de bromure de méthyle, phosphine, chloropicrine, fluorure de sulfuryle, oxysulfure de carbone et autre cynanure d'hydrogène. Des produits chimiques dangereux, cancérigènes ou neurotoxiques, souvent inodores.
Une tête de mort et le numéro ONU 3359 devraient être apposés sur le côté extérieur du conteneur pour indiquer qu'il a subi une opération de fumigation, qui vise à détruire toute présence de parasites, nuisibles et autres bactéries qui pourraient endommager la cargaison ou contaminer le territoire du pays d'arrivée. "Mais un étiquetage systématique signifierait que les entreprises concernées doivent défumiger… Pas d'étiquette, pas de responsabilité, pas d'obligation, pensent-elles", explique Sébastien Géhan. Le problème peut aussi venir de la fumigation dite "passive" : lors du transport, les marchandises enfermées dégagent des gaz. C'est par exemple de cas des colles et des peintures utilisés lors de la confection de chaussures de sport ou de meubles. "Deux raisons qui font qu'aujourd'hui, il faut absolument qu'une réglementation cohérente, globale, communautaire et internationale se mette en place."
Régulièrement, la CGT-Douanes fait des campagnes de sensibilisation. Des plaquettes ont ainsi par exemple été distribuées début décembre aux travailleurs d'Euro-centre, une importante plateforme logistique située au nord de Toulouse, avec un message : "ne jamais entrer ou ouvrir un conteneur sans être sûr qu'il ne présente aucun danger". Et en espérant "pouvoir toucher toute la chaîne, que nos plaquettes circulent au-delà des douaniers. Lorsqu'ils travaillent dans des conteneurs, les personnels des centres logistiques sont fortement exposés", expose Olivier Balzer, de la CGT-Douanes de la Haute-Garonne . "Lors d'un traitement à la phosphine, les traces visibles sont habituellement la présence de sachets, de poudre ou de comprimés dans le conteneur", détaille par exemple la plaquette en quatre langues : français, anglais, espagnol, allemand.
En 2011, la direction générale des douanes s'était saisie du problème et avait fait parvenir une note détaillée à ses services pour "prévenir le risque d'exposition aux gaz toxiques présents dans les conteneurs". Selon des tests qu'elle révélait, au port du Havre, 14 % des conteneurs présentaient une concentration de gaz de fumigation supérieure aux normes européennes. Pour Sébastien Géhan, la proportion est nettement sous-estimée ; les tests menés par le syndicat aboutissent à "près d'un tiers des conteneurs" avec des taux supérieurs aux normes en vigueur. Et ce sans être étiquetés.
Les douaniers - "qui ont le 'risque conteneur' inscrit dans leur document unique", précise Sébastien Géhan - ont un protocole à respecter lors de l'ouverture du conteneur. Les agents doivent "se placer systématiquement sur le côté du conteneur lors de l'ouverture" puis "respecter un délai d'aération de 30 minutes avant intervention" et "utiliser masque, gants, lunettes, casque de protection approprié pour la vérification des marchandises". En Hollande, des accords entre employeurs et syndicats prévoient une mesure systématique des gaz : les douaniers exigent un certificat d'absence de gaz toxiques datant de moins de deux heures avant toute intervention.
"Nous voudrions discuter directement avec le ministère du Travail pour réfléchir à un cadre réglementaire. Et il faut absolument qu'une étude épidémiologique soit menée sur l'ensemble des travailleurs exposés", demande le secrétaire général de la CGT-Douanes. À Saint-Nazaire, l'association pour la protection de la santé au travail dans les métiers portuaires a réussi en 2012 à faire "Escale", acronyme bien senti pour "enjeux de santé et cancers : les expositions à supprimer". Il s'agit d'une enquête de quatre ans, "fondée sur l'étude de l'activité réelle de travail", qui est menée auprès de dockers et d'agents portuaires aujourd'hui atteints de cancers, soit 67 personnes recensées. Un des objectifs est de "questionner le dispositif de prise en charge institutionnelle"… et de pouvoir proposer des dispositifs de prévention.
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