Données numériques : ce que prévoit le projet de loi Lemaire
Que reste-t-il du projet de loi sur le numérique porté par Axelle Lemaire ? Vendredi, le gouvernement a dévoilé la
version « améliorée » du texte (*) qui intègre certains apports de la consultation publique (voir l'encadré).
Parmi les mesures phares, la portabilité qui consiste à gérer ses propres data stockées en ligne. Le texte introduit un « droit de récupération des données » dont disposeraient aussi bien les particuliers que les professionnels. « Chaque citoyen doit pouvoir sans difficulté exercer son droit à disposer librement de ses données personnelles », a déclaré la secrétaire d'État au numérique, vendredi lors d'une conférence de presse. Ce principe de libre disposition est édicté par la loi, encore faut-il se donner les « moyens très concrets » de le rendre effectif, a-t-elle affirmé.
Pour ce faire, le projet de loi impose à « tout fournisseur d'un service de communication au public en ligne » de proposer aux consommateurs une fonctionnalité gratuite de récupération de tous leurs fichiers mis en ligne et de toutes les données associées à leur compte utilisateur. Il a été ajouté que ces data soient restituées « dans un standard ouvert et aisément réutilisable, lisible par une machine et pouvant être exploité par un système de traitement automatisé ». Un mécanisme spécifique est prévu pour les services de courrier électronique (à l'exclusion des « messageries privées ») avec la possibilité de transférer gratuitement ses mails et la liste de ses contacts vers un autre prestataire. « Globalement, on a les bases d'un texte sain qui va pouvoir porter ses fruits et faire en sorte qu'un écosystème (…) alternatif à une approche centralisée [des données] puisse se développer », a relevé vendredi un entrepreneur.
Ces nouvelles obligations ne s'appliqueront pas aux fournisseurs TPE-PME. La nouvelle version du projet de loi prévoit des seuils (à fixer par arrêté) en fonction du nombre de comptes utilisateurs. « Nous avons écouté (...) les jeunes entreprises, les petites PME, les start-up innovantes » qui ont attiré l'attention du gouvernement sur les différences entre petites et grosses structures, a indiqué Axelle Lemaire. Ces mesures entreront en vigueur 18 mois à compter de la promulgation de la loi « pour laisser le temps aux entreprises concernées de se mettre en conformité ».
Parallèlement, un droit à l'auto-hébergement serait créé pour permettre à un client d'un fournisseur d'accès à internet d'installer chez lui un serveur accessible depuis internet.
Sur le sujet délicat de la transmission des données en cas de décès, peu de modifications ont été apportées par rapport au projet de loi initial (lire notre article). L'idée est d'instaurer la notion de mort numérique afin de permettre de décider par avance du sort de ses data en cas de décès. Toute personne pourrait ainsi définir des directives sur « la conservation et la communication » de ses données personnelles après sa mort. Aucune forme particulière ne serait imposée. Une personne désignée pourrait être chargée de l'exécution de ces instructions ; à défaut, les héritiers auront cette qualité. Le texte dans sa dernière version instaure un ordre de priorité « afin de rendre effectif l'exercice des droits par les héritiers pour le compte de la personne décédée » : les descendants puis le conjoint, les héritiers qui recueillent tout ou partie de la succession et les légataires universels. Parallèlement, les prestataires devraient informer l'utilisateur du sort des données à sa mort et lui permettre de choisir de communiquer ou non ses données à un tiers qu'il désigne.
Un autre article du projet de loi a quant à lui suscité d'importants débats et soulevé de « fortes craintes » de la part des entreprises. Ces dernières devraient en effet transmettre à l'Insee par voie électronique « certaines informations présentes dans les bases de données qu'elles détiennent », et ce à des fins statistiques dans certains cas précis. La collecte de données existe déjà mais par voie papier ou sur le terrain. Le texte a été modifié et affiné puisqu'au départ, il parlait « d'accès de la statistique publique aux bases de données privées » et concernait aussi les particuliers.
Des garanties supplémentaires ont été accordées aux entreprises dans la nouvelle version. Par exemple, l'étude de faisabilité précédant la décision du ministre de l'Économie (d'imposer cette obligation) devrait s'appuyer sur une concertation avec les personnes morales enquêtées et être rendue publique. De plus, ces données transmises ne pourraient être communiquées à quiconque. Les sanctions administratives prévues en cas de refus de transmission d'informations ont aussi été réduites « pour répondre aux inquiétudes formulées par plusieurs entreprises ». Le montant maximal de l'amende serait fixé à 25 000 € (et 50 000 € en cas de récidive). Initialement, le gouvernement tablait sur 100 000 et 250 000 €.
Cette version du projet de loi a été transmise vendredi après-midi au Conseil d'État et sera présentée en conseil des ministres le 9 décembre, a indiqué Axelle Lemaire. L'examen à l'Assemblée nationale débutera en janvier 2016.
| Des contributions et des évictions |
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« Il fallait que le numérique sorte du seul domaine de l'expertise », a déclaré Axelle Lemaire, vendredi, pour justifier la méthode inédite d'élaboration d'un texte gouvernemental. Le projet de loi « pour une République numérique » a ainsi fait l'objet d'une consultation publique de 3 semaines en septembre-octobre, à laquelle ont participé plus de 21 000 personnes. Au final, 90 contributions (sur 8 500) ont été retenues et intégrées au texte. 10 nouveaux articles (dont 5 issus directement de la consultation) viennent s'ajouter aux 30 articles initiaux. Parmi les nouveautés issues des propositions de contributeurs : l'ouverture des algorithmes publics, la réduction du délai d'embargo prévu pour le libre accès aux travaux de recherche publique, un renforcement des droits des chercheurs pour diffuser librement leurs travaux, un renforcement des pouvoirs de la CADA (Commission d'accès aux documents administratifs) et le droit à l'auto-hébergement. Des mesures phares sont maintenues (et parfois) étoffées : l'obligation pour les administrations de diffuser en ligne leurs principales données, neutralité de l'internet, la portabilité et récupération des données, le sort des données des défunts, un renforcement des missions de la CNIL etc. D'autres articles ont disparu du texte : la reconnaissance du chiffrement des communications, la définition du domaine commun informationnel ou encore le développement du logiciel libre dans la sphère publique. Cette dernière proposition avait pourtant reçu un large plébiscite mais s'il soutient cette démarche, le gouvernement indique souhaiter développer le logiciel libre non pas par des mesures législatives mais par « accompagnement sur le terrain et promotion des initiatives des administrations et des agents ». |
(*) Le document présenté vendredi laisse apparaître les modifications apportées et leurs explications. Retrouvez ici le
texte final.