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De la robe à l’entreprise : quand les avocats franchissent le pas (1ère partie)

Abandonner la robe et son prestige, la possibilité de plaider pour s’immerger dans la vie d’une entreprise : de nombreux professionnels du droit en font le choix en toute lucidité et simplicité. Voici leur vécu en deux volets.

Environ 40 % des jeunes diplômés1 s’orientent vers une carrière de juriste en entreprise après avoir exercé quelques années la profession d’avocat. Une proportion non négligeable et qui traduit l’attrait de l’entreprise pour les jeunes, lesquels ont préalablement obtenu leur CAPA afin d’avoir plus de choix.

Il reste des préjugés, selon lesquels un directeur juridique exerce cette fonction faute de pouvoir être avocat 

Malgré tout, passer du cabinet à l’entreprise reste une démarche audacieuse, qui n’est pas toujours comprise en France : « Il reste des préjugés, selon lesquels un directeur juridique exerce cette fonction faute de pouvoir être avocat », déplore Ian Kayanakis, administrateur de l’AFJE, ancien avocat d’affaires puis directeur juridique auprès de sociétés du CAC 40.

Bien différente, la culture anglo-saxonne place sur un même plan directeur juridique et avocat, lesquels ont les mêmes diplômes, quelle que soit la structure dans laquelle ils exercent. « Aux États-Unis, les professions du droit sont interchangeables : un des parcours classiques de l’avocat consiste à travailler quelques années en cabinet pour se forger une solide expérience, puis à rejoindre une entreprise dans un secteur qui lui plaît », résume Doris Speer, directrice juridique adjointe en charge des fusions-acquisitions chez Alstom et avocate au barreau de New-York. En France, donc, être omis du barreau revient à abandonner un métier pour un autre, après un choix réfléchi et assumé.

Souvent, les directeurs juridiques qui ont franchi le pas ont saisi une opportunité. « J’ai travaillé 15 ans dans des cabinets d’avocats d’affaires anglo-saxons. Je m’occupais notamment d’opérations de fusions-acquisitions ou encore de financements », explique Bénédicte Wautelet, directrice juridique du groupe Le Figaro. « Puis j’ai été chassée, au bon moment, quand le bureau dans lequel je me trouvais devait être fermé ».

Richesse d’interlocuteurs

Florence Chevet, directrice juridique en France de la compagnie d’assurance Allianz Global Corporate & Specialty SE, a eu, quant à elle, un parcours atypique : « Après 8 ans en tant qu’avocate spécialisée dans le droit maritime puis dans les assurances, j’ai voulu voir de l’autre côté, ce qu’était la situation chez les entreprises clientes », explique-t-elle. L’avocate intègre ce monde à différents postes opérationnels : le placement de programmes d’assurances auprès des grands comptes chez un courtier, puis la souscription et la conception de ces programmes en compagnie d’assurance. « J’ai acquis une vision complète du secteur, dans des postes à composante technique, juridique et commerciale », explique Florence Chevet, qui a ensuite pris la direction juridique de la succursale française du géant allemand de l’assurance.

C’est une vraie richesse comparé au cabinet où le travail est plus solitaire et les interlocuteurs moins diversifiés 

Un parcours inhabituel et qui prouve que l’avocat en reconversion fait preuve d’une grande curiosité pour le milieu économique et d’une faculté d’adaptation : « En entreprise, le directeur juridique est en contact avec un grand nombre d’interlocuteurs, internes comme externes », c’est particulièrement le cas dans un secteur réglementé comme les télécommunications ou le secteur pharmaceutique, observe Béatrice Bihr, directrice juridique du laboratoire pharmaceutique Téva Santé, qui a exercé 10 ans en tant qu’avocate. « C’est une vraie richesse comparé au cabinet où le travail est plus solitaire et les interlocuteurs moins diversifiés ».

Un parcours rassurant

Les avocats reconvertis en conviennent : en cabinet, ils avaient le sentiment d’un quotidien « par procuration », dans un milieu de techniciens du droit chevronnés mais éloigné de l’économie réelle. Ils leur tardaient de prendre le pouls d’une entreprise. « En entreprise, la vision des dossiers est beaucoup plus complète, le directeur juridique est davantage impliqué en amont et surtout, il participe à la définition de la stratégie de l’entreprise », souligne Béatrice Bihr. Lors du recrutement, le fait d’avoir exercé comme avocat représente sans conteste un plus : « Il y a un côté rassurant pour l’employeur à embaucher un ancien avocat, dont il sait qu’il est un expert du droit, doté d’une pratique du contentieux », estime Bénédicte Wautelet. Pour autant, l’intégration dans l’entreprise ne se fait pas sans efforts, comme nous le verrons dans le second volet de ce dossier.

 

1. Selon l’intervention du professeur Jérôme Duval-Hamel, président de l’École de droit et management de l’Université Paris II Panthéon-Assas et co-directeur du M2/MBA droit des affaires et de management-gestion, lors d’une conférence organisée par l’AFJE, le Petit Juriste et Carrières Juridiques le 22 mars 2012.

Olga Stancevic
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Olga Stancevic
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